Bon-a-tirer est une revue littéraire diffusant en ligne, en version intégrale des textes courts originaux et inédits écrits spécialement pour le Web par des écrivains actuels principalement de langue française.







Traduit du néerlandais par Alain van Crugten.

 
TROISIÈMES NOCES

[Dans le dernier roman de Tom Lanoye, Troisièmes noces (Het derde huwelijk), un homosexuel vieillissant, en deuil de son ami, malade, au chômage et sans le sou se voit proposer d'épouser contre argent comptant une jeune Africaine sans papiers.]


LE CONTRAT

«Vous vous mariez avec elle, vous habitez avec elle, vous vivez avec elle, mais si vous touchez un cheveu de sa tête, je vous massacre.»
   L'homme qui aboie cette réplique est assis en face de moi. Il s'est révélé être un éventuel mécène. Notre rencontre dans ce café est à son initiative. Je ne l'ai jamais vu de ma vie.
   Il est dix heures du matin. Et la lumière est moche.

Vais-je lui faire entériner ses dires à l'arrière d'un sous-bock de Maes Pils? Je n'ai rien pour écrire. On peut difficilement demander un crayon à un mécène pour qu'il griffonne ses propres mots. De toute façon il ne m'a pas l'air d'un homme qui se préoccupe des mots. Ce qui le préoccupe ici, c'est son avenir. Il l'a déjà dit trois fois. Ça n'a pas beaucoup de sens de féliciter un type pareil pour son talent verbal. Du reste, il ne faut jamais féliciter un mécène. Sûrement pas si vous ne le connaissez que depuis une demi-heure, si dans cette demi-heure il vous a déjà proposé une chose contraire à la loi et qu'il vient de vous menacer.
   J'aurais pu raconter ça à Gaétan. Il se serait tordu. «Mais enfin, dis-lui oui, à ce type !»
   L'homme et moi sommes les seuls clients dans ce trou perdu. Le chauffage est à peine branché, ça fait des saisons que les fenêtres n'ont plus été décrassées. À l'extérieur, après l'heure de pointe matinale, celle des écoles et des bureaux, la ville paraît de nouveau agoniser, l'asphalte brille, j'entends au loin le grincement du tram du littoral, une matrone passe en vacillant sur une bécane rouillée, c'est encore l'aube grise – ou est-ce l'annonce d'une nouvelle grêle et d'une pluie acide? Je sens monter la nausée, je n'ose même pas me regarder dans le miroir au-dessus du lambris.
   Ce type, je devrais lui claquer une réponse à la gueule. Je ne sais pas quoi. Toussoter apporte une solution. Toussoter, c'est toujours bon. Tout ce qui peut retarder une échéance est bon. Loi de base des survivors.
   Je toussote deux fois.

Il a plu à seaux toute la nuit, ce que cette Reine des Plages miteuse avait comme dernier petit reste de cachet s'en est allé au fil de la flotte. La moitié du centre ville est éventrée, j'ai dû longer ça à pied.
   James Ensor aurait aimé ça, il aurait approuvé. Une véritable scène de cataclysme : des cratères carrés de béton et de ferraille en train de rouiller, des conduites d'égout tortillées comme des intestins, des grues et des bulldozers en pleine action, des ouvriers portant des masques de protection, des camions brinquebalants avec des gaz d'échappements au cul, noirs comme la suie… Mes narines ne sentent rien. Même pas la Mer du Nord. Je n'ai tout de même pas quelque chose au nez?
   Il ne manquerait plus que ça. Le corps humain est une rangée de dominos. On en touche un et c'est parti ! Ils tombent tous. Plus vite que vous ne le croyez. Je n'ai même pas pu dire adieu convenablement à Gaétan. Peut-on mourir avec plein de sondes dans le nez et dans le ventre, et pas un chat à côté de soi? Même l'infirmière de nuit n'était pas au courant.
   Gaétan serrait pourtant dans la main le bouton d'alarme, le cordon en était même roulé autour de son poignet, son pouce était posé sur le bouton, comme pour déclencher une explosion de dynamite. On estime qu'il a agonisé pendant une heure. Il n'a pas pressé le bouton. On presque dû lui casser les doigts pour libérer ce bouton. Rigor mortis? Entêtement.
   C'est tout Gaétan, ça.

Je couvre mon mécène possible d'un regard fixe. On ne peut pas toussoter tout le temps. Il s'appelle Norbert. Il m'a déclaré ça dès l'abord, avec une solide poignée de mains, par-dessus la petite table. On était tous les deux debout, de part et d'autre de ce plateau rond de marbre blanc qui était entre nous comme une soucoupe volante. «Appelez-moi Norre, ou Bert, ou Norbert. C'est vous qui choisissez.» Je me méfie des hommes qui ont trois prénoms. Même s'ils m'offrent de l'argent.
   Il savait déjà de moi tout ce qu'il y avait à savoir. Par le web et les rares revues professionnelles, a-t-il dit. Ce n'est pas beaucoup. Pour lui c'était suffisant. «Vous avez d'excellentes références», avec un hochement de tête rassurant. Il a refusé de dire d'où elles venaient.
   Le savon avec quoi on a récuré le plancher lutte encore avec l'odeur de nicotine et de bière renversée d'hier soir. Donc, mon odorat est revenu. Savon et vieille bière. Je dois couver quelque chose. Je regarde autour de moi. Dans un coin, le flipper clignote sans bruit, le billard est recouvert d'une housse en simili cuir bordeaux prête à exploser en slow motion, une musique douce et vénéneuse s'élève, je parierais que c'est Johnny Mathis. Mon bras gauche fait mal, ça fait deux semaines que mon pouce est totalement insensible. Norre ou Bert me fixe d'un œil plein d'attente. Même dans un dessin animé, en ce moment on pourrait parler de tension. C'est bien Johnny Mathis, cette musique.
   Avec un timing parfait, la bonne femme décatie derrière le comptoir met en marche son moulin à café. Nous sursautons tous les deux. Le moulin trône de manière pontificale sur le comptoir. Un petit bac en plastique transparent avec des tubes qui en descendent, pleins de grains brun chocolat. Ils tombent par à-coups vers une mécanique de petites lames. Elles font un boucan de perceuse pour nains, vicieusement, à vous casser les oreilles. Je n'ai pas encore eu mon shoot de caféine, les médocs me vrillent l'estomac, je ne dois pas oublier de respirer correctement – avec le bas-ventre, le bas-ventre ! Si je me risque à fermer les yeux, je suis pris de vertige. Si ça continue, pour ne pas tomber dans les pommes, il va falloir que j'attrape un sac en papier pour respirer dedans. Alors, je garde les yeux grands ouverts et je respire comme un poisson sur un étal au marché. Je suis né comme ça. J'ai mis un demi-siècle à m'en rendre compte. Le seul exemplaire subsistant d'une espèce de poissons des mers profondes, décrits dans aucun ouvrage de référence. Ils ne peuvent pas fermer les yeux, ils se font tout même prendre dans un filet et ramener à bord, à leur propre surprise et à celle de l'équipage. Voir le soleil pour la première fois et ne même pas pouvoir cligner les paupières. Fallait que ça m'arrive, à moi.
   «Monsieur Seebregs?» insiste Norre ou Bert. Son nom de famille est Vandessel.

Que veut-il que je réponde? Que je veux d'abord tester la prunelle de ses yeux? Que je veux savoir en quel modèle elle est disponible : avec ou sans nichons? Avec ou sans conversation? L'odeur des grains moulus se répand autour de nous. J'aime le café frais.
   Pas Vandessel. Il boit du jus de tomate dans un verre haut, avec une paille jaune. Le rouge et le jaune font un bel effet de couleur sur le fond blanc du marbre. Vraiment dommage, cette lumière. Nous sommes au siècle de la mauvaise lumière. Ça semblait mieux les siècles précédents, si on se fie à toutes les peintures. Mais ce n'est sans doute pas uniquement dû aux peintres, non? C'est à cause de nous. Nous sommes des trous noirs itinérants. Nous avalons toute la belle lumière autour de nous et nous la détruisons. Il y a beaucoup de choses que j'ignore, mais en ce qui concerne la lumière, il ne faut pas m'en conter. Et certainement pas la lumière moche. J'en vois partout.
   Les mains de Vandessel sont rose porcin, avec trop de poils. Il tapote d'un index sur le marbre. Sa bague en argent avec un diamant est grotesque. Plus déplacée qu'une musique disco à un enterrement. Aux funérailles de Gaétan on a joué «You Should Be Dancing» des frères castrats The Bee Gees.
   Mon hommage. Mon complot.
   J'avais glissé au type des pompes funèbres un CD sur lequel j'avais écrit au feutre «Missa solemnis». Quand il a poussé sur la touche Play dans le silence solennel du crématorium, sa tête valait de l'or. «You Should Be Dancing.» J'ai trouvé ça puéril. Gaétan l'aurait trouvé fantastique.
   Sa famille n'y a rien trouvé de fantastique. Ils ont rouspété. Ils s'attendaient à quoi? «Staying Alive» des Bee Gees? Ou Sister Sledge dans «We Are Family»? Des deux frères, un seul est venu me dire ses condoléances avant la cérémonie. Des trois sœurs, aucune. Même pas la plus jeune, la petite préférée de Gaétan.
   Je suis parti avant qu'ils ne commencent leurs speeches.

La perceuse pour nains s'arrête enfin. Le calme est sublime. Après tout, cette musique convient à l'endroit et au moment. Il y a toujours une séquence pour laquelle telle ou telle musique cadre bien. Si Johnny Mathis va, tout va. Du moment qu'on n'écoute pas les paroles.
   Pour augmenter la tension, il faudrait maintenant couper, passer du plan général à un close-up. Vandessel, de face, avec ses lunettes d'écaille noire, ses cheveux noirs plaqués sur le crâne, immobile, avec sa chemise blanche et sa cravate passe-partout. De beaux yeux derrière les gros verres. A vingt ans il devait être sexy. Je lui en donne trente-six. Le type viril, coincé par son costume. Il faudrait maintenant qu'une goutte de sueur coule de son front. La balle est dans son camp.
   Et il y va. Il se répète. Peut-être croit-il que je n'ai pas compris. Peut-être aime-t-il dire deux fois les choses essentielles. Il est vendeur d'assurances ou d'éléments de toiture. C'est la même chose. Ou d'aliments pour chats? Avec quoi fait-on du fric de nos jours? Je suis assis en face de lui, pas rasé, mon haleine pue et mon regard n'est sûrement pas clair, le blanc de l'œil noyé, avec de petites veines. Je n'ai jamais été du matin et les pilules n'ont rien fait pour arranger ça. Comment Vandessel m'a-t-il imaginé hier au téléphone? En tout cas, lui, il répond à mon attente : instant replay, littéralement. Un homme qui a une mission. «Tu te maries avec elle, tu habites avec elle, tu vis avec elle, mais si tu touches un cheveu de sa tête, je te massacre.»
   Peut-être est-ce un plagiat d'un film espagnol. Un scénario chaud, des décès bizarres, de l'humour noir, du sexe rapide. Des couleurs fortes, une symbolique catholique. À Madrid on trouve des subventions pour ce genre de chose. Et un public. Et d'excellents extérieurs. Dans ce pays-ci il faut ramer avec ce qu'on a. S'il en fallait une preuve : le bistrot dans lequel nous nous trouvons. C'est Vandessel qui l'a proposé. On ne peut pas avoir du talent en tout. Il a les épaules carrées et les mains grossières. Il y a cent ans, il aurait été issu d'une famille paysanne. Il y a cent ans nous aurions tous été issus de familles paysannes. C'est la tragédie de cette époque, de ce pays, de ce continent. Nous sommes allés trop vite. L'un est encore un poisson et l'autre encore un paysan.
   «Mon prix n'est pas assez haut?» demande Vandessel. Pour la première fois, il y a de l'irritation dans sa voix. J'ai déjà oublié la somme. C'était beaucoup. Et c'était cash. Et au black. J'ai déjà oublié. «Je ne peux pas vous offrir plus, dit-il, c'est tout ce que j'ai.»
   Je le crois. Je ressens même ce qui pourrait passer pour de la compassion. «Ce n'est pas l'argent», dis-je. Ma voix est hésitante. S'il y a une chose dans laquelle je suis bon, c'est l'hésitation. «Je ne me vois pas bien réussir à faire ça, monsieur Vandessel.» Continue à respirer à fond. Les dialogues sont un problème. Pense à ton bas-ventre. Pense à ton bas-ventre d'il y a trente ans. Pense au ventre de Gaétan, avec et sans sonde. Il y avait un téléphone sur la table de nuit. Il avait une main libre. Il était à nouveau capable de parler librement. Semblait-il. La dernière étincelle. C'est ainsi que ça va. Il aurait pu m'appeler. Sale tête de mule. J'y serais allé. Si j'avais su? J'y serais allé. «Je ne sais pas si j'en suis capable», dis-je à Vandessel.
   «N'importe qui est capable de se marier, dit Vandessel. C'est question de vouloir ou pas.» Il veut ajouter quelque chose, quelque chose de décisif, mais cette fois c'est la machine à espresso qui couvre les voix avec ses sifflements et gargouillis.
   Nous nous fixons dans les yeux en silence. Duel au soleil, sans soleil et sans armes, dans un café flamand minable.

Et si cette séquence avait quand même dû être tournée dans nos contrées au lieu de Madrid? J'aurais obligé le réalisateur à choisir une boîte à côté d'un abattoir. Ça marche toujours. Drame passionnel? Série criminelle? Bio d'un leader de grèves ou d'un prêtre déchu. De même qu'existe le dommage collatéral, il y a le drame collatéral.
   Un abattoir, par exemple, ça marche toujours, question atmosphère. Ou une ancienne usine à gaz, ou un chantier naval en faillite. Les bâtiments et les villes portent des cicatrices comme tout un chacun. Et ce sont les cicatrices qui comptent. Si on ne supporte pas les cicatrices, autant tourner des pubs pour de la margarine ou des téléphones portables pour les jeunes. Là-dedans on ne voit jamais d'ancienne usine à gaz et, à plus forte raison, jamais d'abattoir. Le contexte est tout, même à Ostende. Sûrement à Ostende. Ostende la Morte. La machine à espresso s'arrête. «Alors faites-le pour elle», dit soudain Vandessel, avec un vrai tremblement dans la voix.
   Il baisse les yeux et touille prudemment avec la paille jaune dans son jus de tomate d'un rouge artificiel, comme s'il devait y pêcher quelque chose de désagréable. «Cette fille mérite un meilleur avenir», dit-il. Pourquoi ne me regarde-t-il plus? Il ne croit pas lui-même à ce qu'il dit? «Si vous saviez de quel enfer elle sort. Donnez-lui une chance. Elle la mérite. Et je l'aime.»
   Mon dieu. Laisse tomber ce crayon, Vandessel. Ce serait bien que tu continues sur ta lancée. Mieux vaut trop de matériel que trop peu. La table de montage arrange ça. Du moment qu'il y a assez de matériel. Je n'ai pas un centimètre de pellicule sur laquelle figure Gaétan.
   Vingt ans de métier. Pas une bobine, pas une vidéo, pas un DVD. Rien avec un Gaétan en mouvement. Et s'attacher à des images immobiles, ça n'a jamais été mon truc. Sur le portrait de Gaétan à côté de l'urne – scandaleusement retouché en sépia, le camouflage du sentiment – c'était un inconnu qui me souriait. Qui était ce squelette au menton mou, au regard flou? La moitié de l'engeance qui porte son nom de famille a éclaté en sanglots dès l'entrée, à la vue de la petite image sépia. Tous identiques. Le chagrin est le meilleur dompteur, semble-t-il. Tous avec la tête penchée de la même façon, sanglots compris ou non. Tous avec les mains croisées sur le ventre et les talons serrés. Pulsion uniforme de handicapés émotionnels. Ah, voilà le café.
   «Vous êtes sa dernière chance, monsieur Seebregs», conclut Vandessel rapidement, en redressant le buste. «Aidez-la. Sauvez-la.»
   Sans un regard, la patronne dépose la tasse devant moi et s'en va en traînant la savate.

Je le remarque tout de suite. Il manque la mince couche de mousse. Le biscuit aussi. Je ne me mets pas vite en colère, mais un espresso sans mousse et sans biscuit? J'ai fait pour mon job des listes de plus de six cents établissements, rien qu'en Belgique, classés par fonction. Il y a des cafés pour rendez-vous amoureux et des cafés pour règlement de comptes entre trafiquants de voitures. Il y a des cafés pour confidences et réconciliations, pour baptêmes estudiantins et beuveries, pour bagarres, pour mariages juifs. Ce café-ci, je le jure, ne sera jamais repris dans aucune de mes listes. Ce n'est pas parce que la réalité nous saute à la figure qu'elle vaut la peine d'être notée et retenue. Sélection par critère d'utilité. Ce qui n'est pas utile disparaît. Ni vu, ni connu.
   «Pourquoi j'épouserais votre copine? Je ne la connais pas.
   – Elle va arriver dans un instant», dit-il, sombre, la voix basse. Il suppose déjà que je vais dire non. J'avais attendu de lui davantage d'obstination. Qu'est-ce qu'ils ont donc, dans la jeune génération? «Elle veut vous rencontrer, dit-il. Quelle que soit votre réponse. Dans sa culture, la politesse, ça veut encore dire quelque chose.
   – Combien de temps devrait durer ce mariage?» je demande. Je ressens une envie irrépressible de réconforter Vandessel. En même temps, je sais que je vais dire non. Il y a des limites à mon indigence, à mon apitoiement sur moi-même, à ma capacité de m'humilier devant un étranger total. Combien offrait-il encore?
    «Cinq ou six mois devraient suffire», soupire Vandessel. Une demi-heure, une boisson et trois silences. Il n'a pas eu besoin de plus pour me rayer des listes. Tout va de plus en plus vite aujourd'hui. «Après six mois, ils vous laisseront certainement en paix.
   – Mais pourquoi justement moi?» Ce n'est pas parce qu'on est sur le point de refuser qu'on ne veut pas connaître les atouts qu'on a.
   «Vous avez tout ce qu'il faut. Célibataire, globe-trotter, au chômage depuis un bon bout de temps mais habitué à un certain train de vie. Doté d'un petit cercle d'amis. On n'en trouve pas beaucoup, des comme vous, croyez-moi.» Il me regarde, avec admiration, dirait-on. «Nous en avons pourtant passé beaucoup en revue.
   – Eh bien alors, vous ne m'avez pas bien passé en revue, dis-je. Je n'ai pas un petit cercle d'amis. Je n'ai pas de cercle d'amis du tout.
   – Ça, je le sais, dit Vandessel, mais je ne voulais pas vous blesser.
   – Oh? Merci.
   – Pas de quoi. Votre isolement social vous rend encore plus adapté à la situation. De cette façon, le mariage vous apporte aussi quelque chose. Il ne faut pas sous-estimer les avantages d'une compagnie. En ce moment, vous n'avez même pas un animal domestique.»
   Qui a-t-il engagé pour me filer? Un détective? La Sûreté de l'État? «Monsieur Vandessel, dis-je, un globe-trotter et des animaux à la maison, ça ne va pas ensemble.»
   Il hausse les épaules. «Ça fait cinq ans que vous n'avez plus voyagé. Peut-être que le moment est venu d'avoir un peu de confort et de réconfort à la maison.
   – Je suis gravement malade, dis-je. Mon médecin m'interdit même de voyager. Peut-être qu'il faudrait lui demander si je peux me marier. D'après les connaisseurs, un voyage autour du monde, c'est de la pisse de chat à côté d'un mariage.
   – Votre maladie est votre meilleur atout. Elle vous rend plus crédible comme fiancé.
   – Être malade comme condition au mariage, Où est la logique là-dedans?
   – C'est comme ça depuis des siècles, dit Vandessel. Personne n'aime être tout seul pour se traîner jusqu'au terminus. L'homme qui souffre recherche de l'aide et du réconfort, surtout s'il ne peut plus se lever de son lit. C'est alors qu'une main secourable est la bienvenue. Et on la trouve où? Chez une jeune femme. C'est la nature qui veut ça. Toutes les jeunes femmes ont un don pour l'affection et la consolation. Mais celle-ci, en plus, elle est attachée à une tradition dans laquelle les filles trouvent tout à fait normal de se dévouer au vieil homme à qui elles sont mariées et à qui elles doivent beaucoup. Une nouvelle nationalité, par exemple, et un vrai avenir.
   – Je suis pédé, je lui dis. Ça ne vous a pas sauté aux yeux en feuilletant mon curriculum?
   – On ne pouvait pas ne pas le voir, admet Vandessel.
   – Et alors, ce n'est pas un mauvais point?
   – Avec cette proposition j'entre dans l'illégalité. Qui est prêt à accepter ce genre de chose? Des trafiquants, des escrocs ou encore pire. Des souteneurs, des dealers, des marchands d'armes. Alors, dans la racaille, j'ai choisi le moindre mal. Des types comme vous ne font pas du trafic d'armes ou d'êtres humains. Et statistiquement la chance est grande que vous gardiez vos mains chez vous.
   – Un mariage implique exactement le contraire. Et certainement du point de vue des autorités compétentes. Elles ne s'en laissent plus conter de nos jours. Les frontières de notre bien-être sont gardées jusque dans nos chambres à coucher.
   – Ne vous laissez pas faire. Il s'agit de vos droits fondamentaux de citoyen . Personne ne peut venir fourrer son nez dans votre lit.
   – Encore un ou deux attentats terroristes et on viendra fourrer le nez dans le lit de tout le monde. Certainement dans celui de vieilles tantes qui épousent une jeune étrangère sans papiers.»
   Vandessel ne soupire même plus. Il me regarde droit dans les yeux. «Ce n'est pas une blague, Seebregs. Il s'agit de vies humaines et de la manière dont elles sont broyées par la bureaucratie. Épousez-la, faites en sorte que ses documents soient en ordre, vivez six mois avec elle et puis demandez le divorce. Qu'est-ce que vous avez à perdre? Vous rendez deux personnes heureuses, vous aidez à corriger une injustice flagrante et tous les frais sont à ma charge.
   – Toute la procédure?
   – Naturellement.
   – Les déplacements nécessaires?
   – Tout.
   – Les documents, les attestations?
   – Tout.
   – Les avocats?
   – Tout.
   – Le repas de noces et la fête?»
   Vandessel hoche la tête et se détourne, prêt à demander l'addition. Par-dessus la table je tends le bras vers son coude. Dès qu'il sent ma main, il retire son bras.
   «Excusez-moi, je ne voulais pas tourner votre proposition en ridicule. Mais…
   – Quoi?»
   I move the twenty-seven muscles it takes to smile. J'ai lu ça quelque part dans un poème. Il peut aussi y en avoir cinq cents, ou dix. Il ne faut jamais se fier aux connaissances d'un poète. Quoi qu'il en soit, je les remue. Mes muscles du sourire. Tous les cinq cents. Tous les dix. «Monsieur Vandessel, cher monsieur… J'ai été personnellement à l'origine du mouvement rose. Lorsque j'étais encore assez jeune pour croire aux mouvements. Il y a des documents là-dessus. Je figure dans des articles et des ouvrages de référence. Et d'ailleurs ça se voit sur ma figure. Pas seulement sur ma figure. Pourquoi, sinon pour un mariage blanc, devrais-je, moi, justement moi, convoler avec une jeune étrangère à peine majeure?
   – Ça se rencontre, ce genre d'histoires, soutient Vandessel. Un homosexuel forme pendant trente ans un couple avec l'ami de sa jeunesse, le petit ami meurt tragiquement et que fait le survivant? Il vire sa cuti. Il n'a plus de désir pour les hommes, par respect pour son ami mort. Il ne supporte plus que la compagnie des femmes, et plus elles sont jeunes, mieux c'est. Une telle conversion est compréhensible et même normale quand votre grand amour est mort. Tout peut arriver alors. Pourquoi croyez-vous que je suis ici?»
   Je me sens repousser ma chaise en arrière et me lever. Je m'entends dire : «Excusez-moi.» En grommelant, mal à propos, hésitant.
   «Je dois aller aux toilettes.»


LE BAISER

«Et pourquoi je devrais absolument embrasser la mariée ici?» je demande. Plus haut que je ne l'aurais voulu. Ma question retentit et nous retombe dessus, amplifiée par la coupole en faux or avec son Sauveur concave. Sur nous, Tamara, le curé et moi.
   «Je n'embrasse pas sur commande. J'embrasse où et quand ça me plaît.»

Le curé n'en perd pas sa bonne humeur. «Il ne faut pas être gêné, fait-il, onctueux. J'en ai vu beaucoup, des couples qui s'embrassaient sous mon nez.
   – C'est pour ça que vous êtes devenu curé? je lui demande. Pour inciter des couples étrangers à étaler leur intimité sous votre nez?
   – Monsieur Seebregs, rit-il, ce n'est qu'une coutume. Une jolie coutume.
   – C'est une coutume de merde, je dis, et qui ne repose sur rien. Personne ne faisait ça avant. Ça nous a été imposé par le mauvais cinéma et les feuilletons petits-bourgeois de la télé américaine. C'est une coutume parfaitement étrangère à notre culture, qu'un curé devrait combattre et non promouvoir.
   – Monsieur Seebregs, dit le curé, aussi amusé qu'incrédule, qu'est-ce qu'il y a de mal à un modeste baiser?
   – Demandez-le vous-même à vos enfants de chœur», je dis, espérant effacer de son visage ce sourire béat.
   En vain. Le curé éclate d'un rire cordial. «Là, vous marquez un point», dit-il, c'est tout juste s'il ne se tient pas les côtes.
   Quelqu'un me tape sur l'épaule. C'est Tamara. D'habitude elle n'est pas belle quand elle est fâchée. Mais avec cette robe blanche moulant son corps, avec ce petit chapeau cubiste sur la tête, blanc lui aussi, sa colère prend un aspect glamour. Le blanc est toujours beau. Surtout sur une négresse. Et quand vous avez de telles lèvres, même la moue prend une tournure épique. «Pourquoi tu ne veux pas m'embrasser?» C'est à peine une question, c'est une accusation. «Je ne suis pas assez bien? Je te dégoûte?
   – Je veux t'éviter l'humiliation», je lui dis.
   Elle met les mains sur ses hanches. Ça ne se fait pas. Surtout dans une église devant l'autel. «Mes baisers sont humiliants?»
   J'essaie de l'apaiser : «Ce n'est pas humiliant pour moi, mais pour toi.» Je me tourne vers le curé. Celui-là, au moins, il ne rigole plus. «Les Africains n'embrassent pas, je lui explique, c'est contre leurs principes.
   – Et comment tu sais ça, toi? hurle la mariée.
   – J'y suis allé assez souvent en excursion, je dis au curé. Et en safari aussi. Croyez-moi, les Africains n'embrassent pas.
   – J'ai vécu là-bas toute ma vie, crie Tamara en me prenant l'épaule et me tournant de force vers elle. Ils embrassent beaucoup trop. Un arbre, une bête, le sol. Ils embrasseraient tout et n'importe quoi, leur Toyota encore plus que le reste.
   – Vous ne pouvez pas vous embrasser une toute petite fois, demande le curé, et continuer cette discussion pendant le repas de noce?»
   Aucun de nous deux ne fait attention à lui.
   «Tu vois la situation là-bas un peu trop en rose, dis-je.
   – Et toi, tu fais comme si on grimpait encore aux cocotiers.
   – Tout ce que tu veux, c'est devenir comme nous.
   – Répète-ça! fait-elle, incrédule.
   – Tout ce que tu veux, c'est devenir comme nous.
   – Et c'est pour ça que je vois tout en rose?
   – C'est ça, c'est ton problème, et ça fait chier.»
   Le curé : «Nous sommes devant un autel, faites un peu attention à vos paroles.»
   Aucun des deux ne fait attention à lui.
   «Tu veux peut-être dire que je ne suis pas une vraie noire? Mais toi oui?
   – Ça n'a rien à voir avec noir ou pas noir, je m'écrie.
   – Putain ! Arrête de dire des conneries!» Je ne sais pas où elle va chercher ces expressions. Putain. Des conneries. Vive la télé des jeunes. Ou la langue de la rue commerçante. Elle ramasse un peu de tout par ci par là. Je suis heureux qu'elle n'ait pas été élevée par des loups. «Alors, tu expliques?»
   Le curé soupire : «Vous n'êtes pas obligés de vous embrasser, pour moi on peut en rester là.
   – Pas pour moi, rugit Tamara. Je me marie! Je veux être embrassée. Ici. Devant cet autel. Par lui.» Elle me montre de la main, elle tient son bouquet comme si c'était une bombe au poivre.
   «Le baiser est terriblement surestimé, je dis.
   – Ça c'est vrai, admet le curé.
   – Je veux être embrassée, dit Tamara, ou bien je ne sors pas d'ici.»
   Le curé soupire.
   «On se connaît à peine, je dis, pourquoi on se mettrait tout d'un coup à s'embrasser?
   – Si on ne s'embrasse jamais, dit Tamara, comment on pourra se connaître vraiment?
   – Ça aussi c'est juste, me dit le curé, le mariage est le début d'une expédition de reconnaissance, pas la fin.
   – Vous êtes marié? je lui demande. Alors taisez-vous!
   – Toi et moi, on dort dans la même chambre, dit Tamara, je lave tes vitres, je fais ta lessive, ton ménage et ta popote. Il faut se connaître plus pour pouvoir s'embrasser?
   – Le baiser n'est pas hygiénique, je dis. Tu devrais aller voir sur Internet combien de bactéries changent de propriétaire dans un simple baiser.»
   Tamara roule de grands yeux. «Bon Dieu!» fait-elle. Là-dessus elle vient se coller à moi, elle me prend la tête à deux mains et appuie sa bouche sur la mienne, avec désinvolture et même gourmandise.

Au cours des mois que nous avons vécus ensemble, elle a perdu sa pruderie. Après la douche, elle a progressivement cessé de porter le peignoir de Gaétan, feu mon Gaétan. Ça a commencé par là. Par le fait de ne plus porter un peignoir… Le pire dans le mariage, c'est le manque de vie privée.
   Elle s'est mise à se promener de plus en plus souvent en sous-vêtements devant moi, même le soir avant de se coucher, comme si j'étais son jeune frère, ou plutôt non : son enfant asexué. Parfois même elle laissait tomber le soutien-gorge. Même si ses nichons sont petits et pointus, leur aréole est singulièrement grande. Il y a des hommes qui aiment ça.
   Une fois, une seule, je l'ai vue entièrement nue. Elle sortait de la douche, à l'aise, sans gêne. Je la trouvais magnifique mais ça ne me faisait rien. J'ai senti ce que je ressens toujours en présence de superbes exemplaires de la gent féminine : je regarde autour de moi pour voir si je ne dois pas payer un ticket à un directeur de musée ou de galerie. Étonné de ce qu'une œuvre d'art puisse circuler sans une vitrine autour.

Tamara m'embrasse sous les faux ors de la coupole comme si elle n'avait rien fait d'autre de toute sa vie.
   Je suis surpris que sa langue soit si pointue, elle s'agite dans ma bouche. La bouche avec laquelle il y a à peine quelques heures, dans le parc municipal, j'ai assouvi un petit chien errant désespéré, le petit Marocain de la semaine, jusqu'à ce qu'il me régale d'une lichée de son lait de jeune garçon. C'est la même bouche avec laquelle j'ai embrassé Gaétan une dernière fois, sur le haut du nez glacé, avec sa petite cicatrice en travers, avec son goût de liquide d'embaumement et la rosée d'un corps qui vient d'être retiré du réfrigérateur et est prêt à être mené au four. Pour plus de sûreté je me suis lavé les dents trois fois ce matin. Et pourtant je crains encore que Tamara ne perçoive, comme moi-même je le ressens encore en ce moment, le souvenir de ces goûts.
   À en juger par l'action de ses lèvres on ne peut certes pas dire qu'elle recule devant quoi que ce soit. Je n'ai encore jamais été embrassé par des lèvres comme celles-là. Comme celui qui a un jour dit à Mozart que sa musique comportait trop de notes, un grincheux pourrait porter sur ces lèvres le jugement : «Trop de chair.» Mais quand une bouche contient autant de chair si douce et pourtant si puissamment aspirante, qui dévore mes lèvres comme si c'étaient des petites tranches de mangue ou des quartiers de mandarines et qui ne relâche pas un seul instant son empressement brûlant? Eh bien alors, en ce qui me concerne, la musique peut comporter trop de notes.
   Elle mange ma bouche.
   Elle vit de mes lèvres.
   Elle a un goût d'amandes, avec une pincée amère de nicotine.

Même si je persiste à trouver ridicule en soi le comportement de deux personnes qui commencent par introduire la langue dans l'orifice buccal de l'autre avant de la faire tourner comme une toupie, j'enfonce ma langue dans sa bouche, entre ses lèvres toujours actives. La première chose que je sens, ce sont ses dents irrégulières et les trous entre ses molaires. Ce n'est pas une sensation encourageante, vu mes expériences marocaines de la nuit dernière. Du coup, mon baiser perd en ardeur, surtout par comparaison au sien.
   Comme si elle l'avait remarqué, Tamara m'empoigne des deux bras et me presse contre son corps musclé. D'une manière tellement inattendue et énergique que nous manquons tomber.
   C'est elle qui nous maintient debout. Je suis dans son étreinte comme dans un étau. Je sens ses seins se presser contre ma poitrine. Et son bassin contre le mien.
   J'arrache ma bouche à son baiser et, à mon tour, je la prends dans mes bras, mes lèvres tout près de son oreille. Son oreille fine, incroyablement noire. Je l'aperçois en un éclair avant de refermer les yeux. Je murmure : «Je suis désolé. Pardon.
   – Pardon pourquoi?» chuchote-t-elle. Je sens son haleine contre mon oreille.
   «Pour tout, dis-je en tremblant. Pour tout.
   – Laisse tomber, souffle-t-elle. C'est O.K.» D'une main appuyée contre mon front elle repousse ma tête qui pendait dans son cou. Et elle remet ça, le baiser, tout aussi furieux et approfondi.

Celui qui s'exprime en premier, bien des secondes plus tard, est le curé. «Bien, vous pouvez cesser d'embrasser la mariée.»

 

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